Ainsi s'énervait Polymnie
La Muse parle
Rimailleur trop souvent inculte
Dont chaque Ligne est une Insulte
À ce bel Art
Qu'est la Musique de la Phrase,
Votre Pensée est aussi rase
Qu'un Faire-Part :
Celui du Décès de la Muse
Que par votre Clameur profuse
Vous torturez.
Que de Pauvreté dans vos Rimes
Et dans vos Vers combien de Crimes !
Considérez :
L'Alexandrin plein de Chevilles
Claudiquant sur treize Béquilles,
Boîteux et flou,
Où la Césure reste Énigme
Et l'Hiatus, ce Borborygme,
Plante son Clou ;
Vos Rythmes, comme l'Âne ahane,
Blessent l'Oreille mélomane
Et sont pareils
Aux Chants d'Enfants qui, sous la Blouse,
Comptent dix sur leurs Mains, puis douze
Aux gros Orteils ;
Le tout dans un Vocabulaire
D'une Platitude exemplaire
(Un Mot souvent
S'enlumine d'un Astérisque,
Heureux d'avoir osé le Risque
D'un Ton savant).
Car plus que cette Défaillance
Du Vers, voici l'Insignifiance
De vos Propos :
Vos Emballements cardiaques,
Vos Douleurs hypocondriaques,
En principaux,
À côté de Philosophies
Que l'on prête aux Faces bouffies
Sur les Comptoirs
Et de Révoltes préconçues,
Dignes de ces Bêtes reçues
Aux Abattoirs ;
Quand votre Inspiration fadasse
Ne vous réchauffe pas l'Audace
C'est un Concours
Qui vous tisse une vieille Trame
De Faits divers, de mauvais Drame,
Presque toujours.
Vous résumez la Poésie
À votre seule Fantaisie
Du Sentiment ;
Votre Coeur prime votre Tête,
Votre Ego partout se projette
Grossièrement.
Hugo décrivait la Genèse
Avec toute la Fougue et l'Aise
De son Talent
Et, créant l'Homme et le Brin d'Herbe,
Chantait en imposant au Verbe
Son Rythme lent ;
Lui savait parer sa Pensée
Des Vers à la Rime élancée
Comme il se doit,
Quand vous ne progressez vous-même
Qu'en grattant le Souffle et le Thème
À chaque Doigt ;
Et l'on peut parcourir la Page
De votre Ouvrage nulle Image
Ne sort du Lot,
Rien du Flot de Strophes banales
Qui puisse imprimer les Annales
Que le Temps clôt.
La Poésie est morte, certes,
Car dans les Longueurs inexpertes
De vos Écrits
Ne transparaît que Raison froide
Dans le Carcan d'un Compte roide
Sans Coloris ;
La Muse ignore votre Branche,
Elle ne prête pas sa Hanche
À votre Main,
Elle cherche ce Visionnaire
Offrant au Peuple Légionnaire
Un clair Chemin.
Où dénichera-t-elle l'Aigle
Qui tourne le Vers dans la Règle
Des grands Auteurs ?
Se trouve-t-il, Ô Polymnie,
Parmi ta Cohorte infinie
D'Adorateurs ?
Tant de Plumes se croyant Cygnes
Ne pondent que des Airs indignes
De cette Foi !
À qui passeras-tu la Flamme,
Cet infime supplément d'Âme,
Ce Plus-que-soi ?
Qui saura te parer encore
Du Rythme que la Rime dore,
Sans Corrosions,
Et dresser un Portrait du Monde
Dans la Couleur riche et féconde
De ses Visions ?
Voici le Faune au Regard triste,
Sans Doute le dernier Artiste
Qui cherche et ceint
La Beauté du Mot, l'Esthétique
Au Fond de cet Abyme antique
Du Rythme saint.
Tu seras le Gardien du Temple,
Et pour Prix de ce Devoir ample
Sois l'humble Pion
Entre ce Siècle de Rature
Et la Génération future
De mon Champion.
Le Faune parle
La Tâche ingrate et méprisée,
Celle qui me vaut la Risée
Et l'Aversion,
Je la revendique et parade
Devant ce Peloton malade
De Prétention.