La belle Viole
Cet étrange Concert dans cette vieille Église
Perchée au Haut des Quais du Tréport : cet Été
Fut chaud, je me souviens de la Fraîcheur des Pierres
Et de l’atroce Odeur des Bassins envasés.
Avais-je mal joué cette Sonate ancienne ?
La Sueur m’aveuglait, ma Flûte m’échappait,
Les Applaudissements montaient d’un Public rare
Et sur les Clochetons les Mouettes ricanaient.
Suivaient le Professeur et sa jolie Élève
Qui montèrent la Gamme, une Œuvre de Marais,
Sur des Violes de Gambe : elle, toute appliquée,
Lui, Savant virtuose, ainsi qu’un vieux Tableau.
Il connaissait par Cœur cette Pièce célèbre,
Elle tenait la Basse avec la Partition,
Il fermait la Paupière, improvisait des Trilles,
Elle jouait Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si, Do.
Mais la Note était juste à l’Oreille exercée,
Seuls les Doigts hésitaient parfois à se placer ;
J’apercevais alors sur son Visage calme
Un léger Froncement de son Sourcil arqué.
La Corde sous l’Archet vibrait à Voix ténue ;
La Pureté du Son, fragile dans le Chœur,
Gagnait timidement l’Auditoire incrédule,
Même les Goélands semblèrent écouter.
Il ne resta plus rien de la Vie extérieure,
Nous percevions le Chant de ce bel Instrument
Dans le Temps suspendu des Gammes obstinées,
J’en avais oublié jusqu’à son Professeur.
La Madone à la Viole ! Une Image incongrue
S’imposait à moi comme un Blasphème de plus.
Moi qui n’ai de Chrétien qu’un Semblant de Baptême,
Je voyais un Symbole en cet Instant gracieux.
Je revoyais Molière emporté dans la Fosse
Et Mozart qui suivait dans le même Convoi :
L’Inquisition, l’Index avaient eu Gain de Cause,
Tartuffe s’étranglait à l’Air de Figaro.
S’il n’est qu’un Créateur que faire d’un Génie ?
Le Talent, Fils du Diable, est une Possession,
Que brûle le Théâtre, au Bûcher le Poète,
Et qu’un Éclat de Rire à Mort soit condamné !
L’Art, Sauveur de l’Église, Ô sublime Pensée !
Concert dans la Chapelle, Insulte au Vatican !
La Musique était belle et la Gamme profane,
Le Curé sympathique était au premier Rang.
À bien y regarder, que reste-t-il au Pape ?
Le Troupeau dispersé grisonne et s’amoindrit
Et l’on voit le Dimanche, à l’Heure de l'Office,
Bien plus de Visiteurs que d’Âmes à sauver.
Cronos ronge Jésus comme un Mal sans remède ;
Deux mille Ans d’Agonie, avec des Soubresauts,
Il rejoindra bientôt dans la longue Cohorte
Les Mythes oubliés : Zeus, Osiris, Mazda.
Et pour quels Souvenirs ! Des Parthénons en Ruines,
Des Tombeaux colorés, des Grottes de Lascaux,
Des Messes Requiem, des Motets, des Cantates,
La Douceur de la Vierge à l’Enfant de Vinci.
Les Mythes forment l’Homme et l’Art les accompagne ;
Que l’on croit en un Dieu, que l’on ne croit en rien,
Il est une Déesse, immense, universelle,
Qui sourit à chacun, quel qu’il soit : la Beauté.
L’Art, Rédempteur de l’Homme ! Avais-je encor ma Tête ?
La Chaleur m’étouffait, la Gamme prenait Fin,
Les Applaudissements allaient rompre le Charme,
La Viole se taisait, elle me souriait.